mardi 12 juillet 2011

Du hacker au XXIème siècle

Ces derniers temps, les médias, qu'ils soient on-line ou traditionnels, parlent beaucoup des hackers. Mais comme beaucoup de phénomènes liés à Internet, le phénomène hacker a beaucoup évolué au cours de son existence.



Commençons par un peu d'histoire. La malfaisance informatique n'a pas commencé avec le piratage des ordinateurs. A la fin des années 60, début 70, John Draper, a.k.a. Cap'n'crunch, découvre dans un paquet de ses céréales favorites un sifflet qui produit un son à 2600Hz, pile-poil le bruit envoyé par une ligne téléphonique qui signale qu'elle a coupé la conversation. Il s'en sert pour téléphoner gratuitement, et est arrêté en 1972... C'est le Phreaking, ou piratage téléphonique, popularisé par la blue-box, une version électronique et améliorée du sifflet, mise au point par ... Steve Jobs et Steve Wozniak, qui créeront ensuite la société Apple !

Faisons un petit bond dans le temps, et nous arrivons à la toute fin des années 1970. Les ordinateurs personnels commencent doucement à se démocratiser. A cette époque, comme toujours aujourd'hui pour la majeure partie de leur utilisateurs, les ordinateurs sont des machines complexes, à la limite, comme dirait Clarke, de la magie. Mais poussés par la curiosité, quelques individus veulent en savoir plus et pénétrer les systèmes pour en comprendre le fonctionnement. Ce sont des bidouilleurs, des bricoleurs, qui ouvrent les entrailles logicielles et matérielles de leurs machines pour en améliorer le fonctionnement, ou les détourner de leur utilisation première. Et au début des années 80, ils se détournent de leur objectif pour aller voir ce qui se passe dans les systèmes des autres utilisateurs des réseaux. Ce sont les premiers pirates informatiques, les premiers hackers, terme popularisé par le magasine Newsweek en 1983. Le plus célèbre de ces premiers hackers, Kevin Mitnick, est arrêté pour avoir dérobé des données dans un central téléphonique. C'est le début des "clubs" de hackers. Les pirates se regroupent pour partager connaissances, logiciels, organiser des rencontres et des conventions. Le plus célèbre existe encore aujourd'hui, il s'agit du Chaos Computer Club, un regroupement d'origine allemande. En 1985 est crée le magasine Phrack, consacré à toutes les bidouilles, électroniques, informatiques, ouverture de serrure ou conception d'explosifs. Ici, vous en trouverez le premier numéro. 

Et l'informatique continue de s'introduire dans de plus en plus de foyers. Mitnick, lui, continue ses méfaits : il s'introduit depuis son université dans ARPANet, ancêtre d'internet utilisé par les universités, l'armée et quelques grandes entreprises, et compulse les fichiers du Pentagone. En l'absence de vol ou de dégradation des données, il n'est pas condamné à une lourde peine (il le sera plus tard, en 1987 pour s'être introduit dans le réseau sécurisé d'une entreprise, puis en 1995 - et cet épisode inspirera largement le film War Games. 

Mais les réseaux sécurisés ne sont pas les seuls à intéresser les hackers, et l'internet "public" subit ses premiers assauts. En 1988, Morris met au point son célèbre, car premier du genre, ver, programme destiné à infecter des machines à la chaîne pour y produire des opérations non prévue par l'utilisateur. Les Bot-net actuels sont les conséquences de la création de ce premier ver.

En 1994, le hacker Vladimir Levin inaugure lui aussi un nouveau type de méfait. Il s'introduit dans le système de la banque Citybank pour y dérober près de 11 millions de dollars. Quatre ans de prison sanctionnent cet acte. Mais Mitnick, lui sera finalement condamné à 5 ans à l'issue d'une traque de 17 mois coordonnée par le FBI et un autre hacker, le japonais Shinomura, peut-être le tout premier White Hat (expert en sécurité ne travaillant pas que pour son intérêt personnel).

Mais parallèlement à ces actions individuelles malfaisantes se crée toute une philosophie du hacking. Il se crée des codes, des lois implicites, des communautés. On y retrouve les motivations et valeurs partagées par la plupart des hackers et transcrites dans le fameux Hacker's Manifesto écrit par Le Mentor en 1986.

Avec la mise à disposition d'accès internet dans les foyers, les jeunes curieux peuvent également désormais eux aussi jouer sur les réseaux. On les appelle Script-kiddies. Ils utilisent les outils mis au point par des hackers pour des motivations dévoyées : malfaisances, ego ... souvent sans même comprendre l'utilisation de ce qu'ils mettent en oeuvre : rootkit, vers, etc ...

A la fin des années 1990 a donc véritablement commencé un clivage dans la communauté des hackers, superposé à celui des origines qui séparait les "gentils" White Hats des méchants Black Hats : un clivage politique. D'un côté, les hackers motivés par la curiosité, le partage de connaissances, qui s'introduisent dans les réseaux parce qu'ils le peuvent, et de l'autre ceux qui recherchent le profit.

Et aujourd'hui, alors, c'est quoi un pirate informatique, c'est quoi un hacker au XXIème siècle ?

Et bien, cette différence majeure s'est accentuée au fil du temps. Ce que l'on constate aujourd'hui, ce sont trois communautés distinctes : 

* Les pirates techniciens, d'une part, comme le hacker Geohot (responsable entre autre du "jailbreak" de la PS3 ou de l'iPhone), qui font les choses "parce qu'ils le peuvent", parce que c'est drôle (LULZsec).

* Les pirates philosophes/politiques, comme la communauté Anonymous, ou Julian Assange, assez proche de la première catégorie, qui en rébellion aux choses qu'ils estiment mauvaises, ou pour partager les informations cachées par les gouvernements et les entreprises s'introduisent sur les systèmes informatiques par tous les moyens, même s'ils ne sont pas techniquement glorieux. Il existe une sous-catégorie de ceux-ci, les véritables politiciens des Partis Pirates, qui défendent pour la société IRL les mêmes droits que les gens ont ou devraient avoir sur la toile : libre-expression, libre-circulation, accès à la culture, aux informations ...

* Les malfaisants. Il y en a toujours pour utiliser leurs connaissances et leurs outils pour en tirer un profit personnel. Eux s'introduisent dans des systèmes, ou les mettent à mal à l'aide de gigantesques réseaux de machines contrôlées, des bot-net, pour voler des données bancaires, faire du chantage aux entreprises, ou encore détruire bêtement des données.

Bien sur, comme dans toute catégorisation, celle-ci a ses défauts, et les hackers naviguent parfois de l'une à l'autre activités. Néanmoins, il semble important de ne pas perdre de vue que comme toute connaissance, comme tout outil, le piratage informatique, comme le marteau qui peut servir à construire une maison ou fracasser un crâne, n'est pas forcément mauvais moralement (légalement, c'est une autre histoire), mais n'est que le reflet de l'individu qui le manipule.

Du troll au XXIème siècle.

A l'aube d'internet, alors qu'il s'agissait d'un phénomène récent réservé à une poignée d'initiés, alors que les informations étaient portées d'une machine à l'autre à une vitesse que l'on calculait en baud, puis en kilobits par seconde, se déroulaient, sur les bulletin board systems, ancêtres de nos forums, les premières discussions enflammées, ou flame wars entre gens ne partageant pas la même opinion. Héritiers des rhéteurs des temps antiques, Ciceron de la toile, ils initiaient la plupart de ces débats sans queue ni tête, sans argument, à coup de phrases à l'emporte pièce. 

On les appela des trolls. 






Le troll, être malicieux de la mythologie scandinave, est un esprit malfaisant dont le seul but dans la vie est de foutre le bordel. Si possible en passant inaperçu. On l'appelle parfois Gremlin (associé aux ennuis mécaniques).

S'immisçant au milieu de discussions parfois amicales, quelquefois houleuses, ces individus mal intentionnés, prenaient plaisir à provoquer des querelles entre gens de bonne volonté, simplement en exprimant d'une phrase un avis tranché qui ne manquerait pas soit, de rallier des partisans, soit de provoquer l'ire d'autres participants. La sauce prenait, parfois dans des proportions dramatiques.

La riposte ne se fit pas attendre. Les modérateurs de tous bords, ulcérés par les octets inutiles générés par ces discussions, les risques de procès quand les choses allaient trop loin, mirent en place un mécanisme simple : troll = ban. A l'affut, surveillant les discussions, ils bannirent, et bannirent encore. Le net fut bientôt libre, et nous eûmes toute une période où, à l'exception de quelques courageux qui semblaient penser que quitter un forum n'était pas une punition bien ennuyeuse, les trolls disparurent progressivement.

Nous retrouvons néanmoins aujourd'hui leur descendance : les adeptes du second degré. Zorros vengeurs de leurs inestimables parents, ceux-ci usant de leur sens prononcé du second degré pour asséner des assertions dérangeantes, et faire réagir les gens. L'objectif restant le même : lancer des guerres entres participants des forums. On trouve quelques représentants de ce type sur parano.

Et devenu phénomène de mode, le troll 2.0, ou tout du moins ses facéties, amusent, divertissent ou font réagir, sur et en dehors de la toile. Et la popularité du troll explose. Non pas, finalement, pour son humour, son astuce, ou sa réparti, mais parce qu'il permet de dire ce que l'on pense, et d'être odieux, mesquin, ou simplement polémique, en pouvant se rétracter derrière un facile "Non, mais je trolle". De plus en plus d'internautes se réclament des premiers pionniers, terrorisent la toile, se diversifient : "grammar nazi", "godwin heroes" ...

Mais, parce qu'heureusement le bien l'emporte toujours, les avatars de Loki sont amenés à disparaître rapidement d'internet, malgré les nombreux héritiers qu'ils semblent pourtant avoir.

D'abord, l'anonymat ne les protège plus : Facebook, Google +, et autres réseaux sociaux fonctionnent sur le principe d'identité réelle. Et il est bien connu que troller virtuellement sous son vrai nom n'est qu'un moyen de prendre des baffes bien réelles : on tombe toujours sur plus bête que soi.

Ensuite, les modérateurs s'adaptent et se mettent, d'une part à comprendre le second degré et d'autre part à y riposter systématiquement - ce qui est dommage, puisque le second degré "malin" devient lui aussi pourchassé.

Et enfin, le troll ne fait finalement rire qu'une minorité des internautes. Je ne sais pas si c'est à déplorer, ou à choyer, mais c'est un fait : la démocratisation d'internet entraîne un lissage des contenus, un public plus abondant devenant plus facile à satisfaire en nivelant par le bas, qu'un public restreint d'amateurs qui peut tolérer des piques. Et alors que l'internet de 1995 était encore un lieu où la guerre contre les trolls amusait autant les modérateurs que les utilisateurs, celui de 2011, peuplé de la même manière qu'un centre commercial, ne peut plus se permettre de tolérer les écarts de conduite. La construction d'une société virtuelle avec ses propres codes n'est plus un amusement supplémentaire à tirer de la toile, mais bien un moyen d'en protéger les utilisateurs du contenu délictueux, offensant ou, pire ... polémique.

Faute d'habitat, et de nourriture, ce sont les dernières heures du troll que nous vivons aujourd'hui. Et même s'il s'agit plus d'un nuisible que du paisible dodo, c'est triste. Non ?