mardi 12 juillet 2011

Du troll au XXIème siècle.

A l'aube d'internet, alors qu'il s'agissait d'un phénomène récent réservé à une poignée d'initiés, alors que les informations étaient portées d'une machine à l'autre à une vitesse que l'on calculait en baud, puis en kilobits par seconde, se déroulaient, sur les bulletin board systems, ancêtres de nos forums, les premières discussions enflammées, ou flame wars entre gens ne partageant pas la même opinion. Héritiers des rhéteurs des temps antiques, Ciceron de la toile, ils initiaient la plupart de ces débats sans queue ni tête, sans argument, à coup de phrases à l'emporte pièce. 

On les appela des trolls. 






Le troll, être malicieux de la mythologie scandinave, est un esprit malfaisant dont le seul but dans la vie est de foutre le bordel. Si possible en passant inaperçu. On l'appelle parfois Gremlin (associé aux ennuis mécaniques).

S'immisçant au milieu de discussions parfois amicales, quelquefois houleuses, ces individus mal intentionnés, prenaient plaisir à provoquer des querelles entre gens de bonne volonté, simplement en exprimant d'une phrase un avis tranché qui ne manquerait pas soit, de rallier des partisans, soit de provoquer l'ire d'autres participants. La sauce prenait, parfois dans des proportions dramatiques.

La riposte ne se fit pas attendre. Les modérateurs de tous bords, ulcérés par les octets inutiles générés par ces discussions, les risques de procès quand les choses allaient trop loin, mirent en place un mécanisme simple : troll = ban. A l'affut, surveillant les discussions, ils bannirent, et bannirent encore. Le net fut bientôt libre, et nous eûmes toute une période où, à l'exception de quelques courageux qui semblaient penser que quitter un forum n'était pas une punition bien ennuyeuse, les trolls disparurent progressivement.

Nous retrouvons néanmoins aujourd'hui leur descendance : les adeptes du second degré. Zorros vengeurs de leurs inestimables parents, ceux-ci usant de leur sens prononcé du second degré pour asséner des assertions dérangeantes, et faire réagir les gens. L'objectif restant le même : lancer des guerres entres participants des forums. On trouve quelques représentants de ce type sur parano.

Et devenu phénomène de mode, le troll 2.0, ou tout du moins ses facéties, amusent, divertissent ou font réagir, sur et en dehors de la toile. Et la popularité du troll explose. Non pas, finalement, pour son humour, son astuce, ou sa réparti, mais parce qu'il permet de dire ce que l'on pense, et d'être odieux, mesquin, ou simplement polémique, en pouvant se rétracter derrière un facile "Non, mais je trolle". De plus en plus d'internautes se réclament des premiers pionniers, terrorisent la toile, se diversifient : "grammar nazi", "godwin heroes" ...

Mais, parce qu'heureusement le bien l'emporte toujours, les avatars de Loki sont amenés à disparaître rapidement d'internet, malgré les nombreux héritiers qu'ils semblent pourtant avoir.

D'abord, l'anonymat ne les protège plus : Facebook, Google +, et autres réseaux sociaux fonctionnent sur le principe d'identité réelle. Et il est bien connu que troller virtuellement sous son vrai nom n'est qu'un moyen de prendre des baffes bien réelles : on tombe toujours sur plus bête que soi.

Ensuite, les modérateurs s'adaptent et se mettent, d'une part à comprendre le second degré et d'autre part à y riposter systématiquement - ce qui est dommage, puisque le second degré "malin" devient lui aussi pourchassé.

Et enfin, le troll ne fait finalement rire qu'une minorité des internautes. Je ne sais pas si c'est à déplorer, ou à choyer, mais c'est un fait : la démocratisation d'internet entraîne un lissage des contenus, un public plus abondant devenant plus facile à satisfaire en nivelant par le bas, qu'un public restreint d'amateurs qui peut tolérer des piques. Et alors que l'internet de 1995 était encore un lieu où la guerre contre les trolls amusait autant les modérateurs que les utilisateurs, celui de 2011, peuplé de la même manière qu'un centre commercial, ne peut plus se permettre de tolérer les écarts de conduite. La construction d'une société virtuelle avec ses propres codes n'est plus un amusement supplémentaire à tirer de la toile, mais bien un moyen d'en protéger les utilisateurs du contenu délictueux, offensant ou, pire ... polémique.

Faute d'habitat, et de nourriture, ce sont les dernières heures du troll que nous vivons aujourd'hui. Et même s'il s'agit plus d'un nuisible que du paisible dodo, c'est triste. Non ?

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